Motilité ralentie dans le système gastro-intestinal

Par Susan Brown, Docteur en Médecine Vétérinaire

Mon lapin ne fait plus de crottes depuis trois jours. Mon ami m'a dit qu'il devait avoir une boule de poils dans son estomac et que pour la désagréger je devrais lui donner du jus d'ananas, des pastilles aux enzymes de papaye, du Prozyme et un laxatif pour chat contre les boules de poils. Cela n'a pas l'air de marcher. Comment cette boule de poils s'est-elle développée et que faire?

Le diagnostic de la boule de poils est très souvent posé chez les lapins. Selon un nombre grandissant de vétérinaires qui s'occupent de lapins, c'est un problème médical qui n'existe pas vraiment. Je veux dire par là que le problème n'est pas une boule de poils mais plutôt un problème de motilité ralentie du système gastro-intestinal (SGI) conduisant à une déshydratation et une impaction du contenu de l'estomac et du caecum.

Comment cela peut-il donc arriver? Il faut s'intéresser à la physiologie du SGI du lapin pour comprendre ce problème. Comme nous l'avons vu dans le HRJ Vol. III, N°3, les fibres non digestibles présentes dans l'alimentation actionnent le système digestif ou, en d'autres termes, déterminent la vitesse à laquelle l'ingesta s'y déplace. Lorsque ce type de fibres est en quantité insuffisante, la motilité peut être ralentie.

Analysons le SGI du lapin pour en examiner toutes les parties. L'estomac contient la nourriture et pour l'essentiel, il la stérilise grâce à un pH situé entre 1 et 2. La nourriture se déplace alors à travers l'intestin grêle où les nutriments sont absorbés par le corps. A la jonction du petit et du gros intestin se trouve un large sac aveugle appelé caecum. C'est là que les fibres digestibles ainsi que d'autres parties de l'alimentation qui nécessitent d'être fermentées se déposent. Divers micro-organismes décomposent ce matériel dans le caecum et le convertissent en nutriments tels les acides gras, les acides aminés et les vitamines. (Notez que Lactobacillus et Acidophillus ne sont pas des micro-organismes significatifs dans le caecum du lapin). La substance riche en nutriments est alors excrétée sous forme de caecotrophes (certains les appellent "excréments nocturnes") qui sont mangés directement au niveau de l'anus par le lapin et re-digérés.

Lorsque la vitesse à laquelle la substance se déplace à travers le SGI est altérée, la rapidité de vidange de l'estomac et du caecum peut être affectée. Si la motilité est réduite, comme dans les régimes trop faibles en fibres non digestibles, alors l'estomac et le caecum vont se vider lentement. Le lapin peut finir par arrêter de se nourrir et de boire, probablement à cause d'une sensation de ballonnement au niveau de son estomac. Lorsque la nourriture cesse d'entrer dans le système, la motilité du SGI ralentit jusqu'à un arrêt quasi complet. L'eau est nécessaire au corps et elle est extraite du contenu de l'estomac et du caecum. Un cercle vicieux est alors établi. Moins le lapin mange, plus le matériel de l'estomac et du caecum devient déshydraté et impacté et moins le lapin a envie de manger. Ajoutez à cela un régime trop riche en protéines ou en amidon et le résultat peut finalement être désastreux. Les régimes trop riches en protéines et/ou en amidon peuvent entraîner des changements dans le pH caecal et par conséquent le type de micro-organismes qui s'y développe. Ces communautés fragiles sont modifiées, permettant le développement des bactéries comme Clostridium spiriforme qui peut entraîner la mort par la production de toxines iota.

D'où proviennent donc ces poils? Les lapins ont toujours un peu de poils dans leur contenu stomacal. Ils se toilettent constamment et avalent leurs poils. Une vraie boule de poils est presque à 100% constituée de poils comme chez le chat ou le furet. Chez le lapin, les poils sont mélangés en une masse avec la nourriture ingérée. Comme le matériel se déshydrate, les plus grosses particules sont laissées derrière (notamment les poils). Le liquide stomacal se transforme petit à petit en une masse compacte solide. Le contenu stomacal est pâteux et ferme à la palpation. Les radiographies montrent une masse solide de matériel stomacal, souvent avec un halo de poils autour.

Pour résumer, la cause de ce problème n'est pas la présence de poils dans l'estomac mais plutôt les désordres de motilité du SGI qui conduisent à des contenus stomacaux et caecaux fermes et impactés. Si l'on ne corrige pas le problème sous-jacent, alors cette maladie reviendra.

Comment les lapins réagissent-ils lorsqu'ils ont des contenus stomacaux ou caecaux impactés? Ils s'arrêteront de manger brusquement ou progressivement sur un certain laps de temps. Les crottes deviendront de plus en plus petites puis s'arrêteront complètement. Souvent, ces patients seront vifs et éveillés pendant une semaine ou plus. Ils voudront peut être mâcher le papier du fond de la cage, les boiseries ou le revêtement mural (toute source des fibres dont ils ont très envie) mais refuseront leurs granulés. Certains lapins ont eu périodiquement des crottes molles ressemblant à du pudding avant l'anorexie complète. Ces patients peuvent finir par tomber sérieusement malades voire mourir si la maladie n'est pas traitée.

Comment peut-on traiter une impaction stomacale due à une diminution de la motilité du SGI une fois qu'elle est installée? Il est important de s'assurer que toutes les maladies dont le lapin pourrait être infecté ont été détectées. Votre vétérinaire pourra vous proposer de faire une radio ou d'autres analyses. S'agissant d'un problème d'impaction, le but est de réhydrater le lapin par le système circulatoire et par le SGI. On administre des liquides par voie sous-cutanée ou intraveineuse tout en procédant à un gavage riche en fibres et en eau à l'aide d'une seringue ou d'un tube. L'alimentation à la seringue peut être faite avec des granulés pour lapins moulus ou de la luzerne en poudre mélangés avec des légumes verts à feuilles broyés et une solution électrolyte orale. Par ailleurs, on utilise des médicaments stimulant le retour de la motilité du SGI ainsi que des analgésiques. Les antibiotiques sont rarement nécessaires et ils peuvent en fait provoquer de nouveaux dérangements dans un SGI déjà perturbé. Certains aiment utiliser des laxatifs et des enzymes. J'ai également utilisé ces produits par le passé mais j'ai trouvé qu'ils n'étaient pas vraiment nécessaires. L'efficacité de mon traitement est la même avec ou sans enzymes. Il est important de se rappeler que les enzymes, d'où qu'elles proviennent (ananas, papayes, ou pancréas), ne dissolvent pas les poils. Mais les clés du problème sont l'hydratation des contenus stomacaux et caecaux et le retour à la motilité du SGI.

J'ai découvert que plus de 50% des lapins présentant cette maladie se soignent d'eux-mêmes si on leur donne à manger un gros tas de feuillages verts. La plupart des cas d'impaction stomacale que nous avons rencontrés concernaient des régimes à base de granulés avec peu ou pas d'accès à de la verdure ou au foin. Ils ont un grand besoin de fibres et de liquide et le feuillage vert est juste ce qu'il leur faut. Nous donnons en plus à tous ces patients du foin d'herbacées de bonne qualité. Nous éliminons complètement les granulés de l'alimentation (de toute façon, les lapins ne mangeront généralement pas de granulés lorsqu'ils sont malades). Quel que soit le traitement utilisé, on peut s'attendre à un retour de la production de crottes dans les trois jours. Le recours à la chirurgie est rarement nécessaire pour cette maladie.

Parmi les autres causes de maladie du SGI chez le lapin on trouve les obstructions partielles ou totales de l'intestin par des corps étrangers (souvent les fibres de tapis), les adhésions post-chirurgicales, les parasites intestinaux, les toxines (comme le plomb) et d'autres maladies systémiques. Il est important de faire examiner méticuleusement votre lapin par votre vétérinaire pour statuer sur tous ces problèmes avant de mettre en place le traitement que j'ai décrit.

Comment alors éviter cette situation? Ce n'est vraiment pas difficile. La nature de la physiologie du SGI chez le lapin suggère qu'il est extrêmement important de fournir un régime riche en fibres non digestibles comme évoqué dans le HRJ Vol. III, N°3. On y parvient aisément avec du foin d'herbacées (avoine, fléole, chiendent-dactyle, etc). Le foin d'herbacées est moins riche en calcium, protéines et calories que le foin de légumineuses comme la luzerne. Le foin devrait être à disposition 24h sur 24. Ainsi l'animal n'aura jamais faim et aura toujours à sa disposition une source d'alimentation et de fibres. L'autre partie importante du régime est le feuillage de verdure fraîche. Les feuillages vert foncé fournissent non seulement des fibres mais également de l'eau (ainsi que d'autre nutriments) et l'eau/hydratation aide à garder de la mobilité. Comme indiqué dans le HRJ Vol. III N°4, il faudrait utiliser au moins trois sortes de plantes différentes par jour pour apporter une variété de nutriments et de goûts. On peut citer les feuilles de pissenlits, le chou frisé, les feuilles de moutardes, la romaine, l'endive, les feuilles de carottes, le persil, etc. D'après moi, les lapins peuvent manger autant de ces aliments qu'ils veulent tant qu'ils mangent correctement leur foin. Néanmoins, si vous n'avez jamais donné de verdure à votre animal, mieux vaut d'abord introduire le foin pendant deux semaines puis ajouter progressivement la verdure sur quelques semaines. En agissant ainsi, votre lapin a peu de chance de rencontrer des problèmes digestifs. Il est rare qu'un lapin ait une réaction à un élément de son alimentation et produise des excréments mous. Il suffit alors d'éliminer cet élément de son régime. On peut également donner d'autres légumes et fruits comme les pommes, les poires, les pêches, les baies, les cosses de petits pois, le brocolis, la papaye, la mangue, le kiwi, les tomates, le melon, les oranges, etc. Nettoyez tout les aliments frais soigneusement comme vous le feriez pour vous-même. Evitez les aliments riches en amidon comme les légumineuses (petits pois et haricots) ou les céréales. Il faut toujours laisser à disposition de l'eau propre dans un biberon ou une gamelle en terre bien lourde. Vous pourrez remarquer que votre lapin boira beaucoup moins d'eau avec un régime à base de verdure qu'avec un régime composé essentiellement de granulés.

Comme nous l'avons vu dans le HRJ Vol.III, N°4, pour les lapins domestiques non destinés à l'élevage les granulés constituent la partie la moins importante du régime. Ces sources alimentaires concentrées ont à la base été formulées pour les lapins de production (pour la consommation ou la fourrure) et pour les lapins de laboratoire. Ils sont bourrés de calories, vitamines et minéraux. Les lapins domestiques n'ont pas besoin de ces calories supplémentaires et ils fabriquent leurs propres vitamines à partir de leurs caecotrophes lorsqu'on leur fournit une alimentation riche en foin et aliments frais. Je recommande rarement les granulés dans l'alimentation de ces animaux à moins de chercher à faire reprendre du poids à un lapin ou dans les cas où l'on ne peut donner du foin parce qu'il n'y en a plus ou que les personnes de la maison y sont allergiques. Nous connaissons des centaines de lapins (dont mes trois lapins, un géant des Flandres, un Rex nain et un croisé) qui sont en excellente santé en ne mangeant que du foin et des aliments frais. Ces lapins développent rarement des maladies du SGI.

A mon cabinet, il est si énervant de voir les mêmes histoires se perpétuer à propos des boules de poils et de voir que cette maladie est si souvent posée comme premier diagnostic. Arrêtons de parler de "boules de poils" et parlons plutôt "d'impaction stomacale/caecale due à une motilité réduite du SGI". Il faut comprendre que l'impaction n'est pas la cause de la maladie mais le résultat de problèmes sous-jacents au niveau du SGI. Cette maladie est évitable à 99% avec un régime approprié. Il est inutile d'utiliser systématiquement les laxatifs, enzymes ou autres suppléments. Arrêtons d'essayer de nous rattraper en traitant tout le temps les crises stomacales et donnons à nos animaux la nourriture pour laquelle ils sont conçus.

Susan Brown, DVM est la co-fondatrice du Midwest Bird and Exotic-Animal Hospital à Westchester, Ill.

Références

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Une alimentation adaptée est essentielle pour le maintien d'un bon état de santé et elle peut prévenir de nombreuses maladies. Ce volume du HRJ a déjà présenté plusieurs articles discutant de divers aspects d'une alimentation saine du lapin. Dans une série en 2 parties de Elizabeth Teselle dans les numéros 3 et 4, la première partie mettait l'accent sur l'importance des fibres apportées par le foin dans la motilité du système digestif. La deuxième partie examinait les granulés industriels pour lapins et la place de la verdure fraîche dans une alimentation équilibrée. Dans le numéro 5, le Dr Kestenman s'intéressait au rôle de l'alimentation dans le traitement et la prévention des maladies et des calculs urinaires en insistant sur l'importance de taux de calcium bas. Dans ce numéro, Susan Brown, qui a été très souvent citée dans nos deux premiers articles sur l'alimentation, explique la vraie nature des "boules de poils", leur prévention et leur traitement, dans lesquels l'alimentation joue un rôle très important.

"Pour résumer, la cause de ce problème
n'est pas la présence de poils
dans l'estomac mais plutôt les désordres de motilité
du SGI qui conduisent à des contenus
stomacaux et caecaux fermes et impactés."

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Traduit de l'anglais par Carole Neveu pourMarguerite & Cie le 17 septembre 2008 avec l'aimable autorisation de la House Rabbit Society
D'après "Sluggish Motility in the Gastrointestinal Tract" de Susan Brown, DVM disponible sur le site de la House Rabbit Society : http://www.rabbit.org/journal/3-7/gi.html
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