Une nouvelle amitié et une bonne leçon.

Par Marinell Harriman
Extrait du House Rabbit Journal Vol. 4, N° 7 – Été 2002

IL ETAIT LA, ASSIS , un petit lapin noir, les yeux sombres exorbités par la terreur, dans le bruit du bureau des admissions de la SPCA. Je le plaignais de tout cœur, bien sûr, mais je plaignais également le nouveau-né humain dont la venue au monde avait été marquée par l’œuvre d’une inhumanité si inutile et par l’ignorance – des débuts sous de mauvais auspices dans un monde si privé de compassion. Et je parierais que le papier peint de la chambre d’enfant est orné de mignons petits lapins.

Au refuge, je vis ce qui avait probablement provoqué son éviction de la seule famille qu’il avait connue. Quand j’atteignis l’intérieur de sa cage, il se dressa sur ses pattes arrière et boxa mon bras envahissant. C’était une « agression » si petite, si craintive, si inefficace, établissant simplement le contact ; et pourtant cet exemple normal, naturel, et même nécessaire de comportement lapin l’avait privé de son foyer et aurait pu lui coûter jusqu’à sa vie.

Nous conduisîmes Thumper à notre refuge, et le rebaptisâmes Cookie. Les premiers jours, avant qu’il soit castré, il passait le plus clair de son temps (du moins lorsque des humains étaient présents) dans un tunnel à cache-cache ou dans sa litière remplie de foin. Tu as un lapin nain classique : peureux et aux yeux à fleur de tête, pensais-je – avant de m’admonester pour cette façon ridicule de généraliser sur les races. J’ai connu des douzaines de lapins de taille naine confiants et détendus. Comme l’astrologie, ce genre d’utilisation des stéréotypes est d’une séduction dangereuse. La vie serait tellement plus facile (et bien moins intéressante) si le monde et ses créatures entraient vraiment dans ces cases préétablies.

Remis de son opération, la période de quarantaine passée, Cookie sortit de sa cage pour affronter son nouveau monde. Maintenant qu’il commençait à se sentir chez lui, sans menace et libéré de ses hormones, il n’y avait plus de démonstration de comportement défensif. Il restait en état d’alerte extrême, vite effrayé (je suppose que c’est ainsi qu’il obtint son premier nom) (*). De telles réactions n’étaient pas surprenantes, compte tenu des perturbations qu’il avait traversées, en particulier à son âge. Les lapins de compagnie bien traités peuvent vivre de dix à douze ans et davantage, mais cinq ans ce n’est, sans aucun doute, pas tout jeune. L’abandon, le stress de l’environnement au refuge, le déménagement, l’opération, de nouveaux humains, de nouvelles routines ; combien parmi nous survivraient intacts à des bouleversements aussi radicaux?

Au fil des semaines, je l’observai explorer les boîtes en carton et les râteliers à foin de son environnement immédiat. Il s’aventura plus loin de sa base de départ, et rendit visite aux cochons d’Inde dans une zone avoisinante. Ce n’était pas un lapin sûr de lui, mais il n’était pas non plus anormalement craintif. À peu près à cette époque, une belle lapine grise fut abandonnée dans une cage petite et sale sur le perron du refuge. Heureusement pour elle (et pour nous, surtout Cookie), elle survécut une nuit à cette situation effrayante et précaire. Comme Cookie, elle était « agressive », c’est-à-dire terrifiée par les humains et luttant des griffes et des dents quand elle était acculée. Tout comme Cookie, une fois stress et hormones enlevés, elle cessa tout comportement agressif.

La présentation de Roo à Cookie se fit aisément, et en l’espace d’une semaine ils partageaient un espace vital. La plupart des après-midi se passaient chacun de son côté de leur pièce. Je ne les avais pas encore vus se faire la cour, mais j’avais déjà observé des séductions simultanées (ou, pour mieux dire, contagieuses). Cookie entamait ses ablutions matinales en lézardant dans un bain de soleil. Plusieurs minutes durant, Roo, de l’autre côté de la pièce et sans même regarder dans sa direction, peignait ses oreilles longues et soyeuses. Bien qu’en apparence plus jeune que Cookie, Roo avait une nature placide. Pas non plus pressée, semblait-il, d’approfondir la relation. Lentement ils se rapprochèrent l’un de l’autre, et montrèrent un langage corporel plus détendu. La position compacte « en poule » s’allongea jusqu’aux pattes étendues sur le côté, puis complètement rejetées en arrière. Roo ajouta les pattes de devant étirées en avant, se mettant parfois à planer au point de presque basculer sur son dos.

Un soir, j’étais assise par terre dans le territoire de Cookie, à regarder les cochons d’Inde vaquer à leurs petites affaires. Je remarquai que Cookie était assis en face de moi, à peu près soixante centimètres plus loin. Il me tournait le dos, mais je savais qu’avec sa petite tête et ses grands yeux en position de vision périphérique optimale, il pouvait très bien me voir. J’étais certaine qu’il n’était pas là quand je m’étais assise, ce qui signifiait qu’il était arrivé et avait choisi cet endroit. Il m’étudiait ! Jusqu’alors, il ne m’avait manifesté aucun intérêt, et je n’en avais pas attendu de sa part non plus. J’étais contente qu’il ait progressé au point de ne plus s’enfuir quand je m’approchais de lui pendant mes corvées. Il n’y avait aucun besoin de le socialiser, ni de lui demander autre chose que l’examen physique hebdomadaire de routine auquel nous soumettons toutes les créatures confiées à nos soins. Je n’avais pas demandé son amitié, et ne m’étais pas même autorisée à l’espérer. Je savais qu’avec Roo, son besoin de proximité était en passe d’être comblé.

Quelques jours plus tard, Cookie se plaça à nouveau juste en face de moi. Je me rendis compte qu’en fait, il s’asseyait pas trop près de moi mais pas trop loin non plus depuis un petit bout de temps. Je ne recherchais pas un tel comportement, donc je ne l’avais pas remarqué. Les stéréotypes raciaux ne sont pas les seuls obstacles à la limpidité. Cookie m’avait encouragée en silence à lui prêter davantage attention, et enfin je l’entendais. C’est quelque chose pour un jeune indiscipliné que de fourrer son nez sous votre main en émettant “honk honk” et grognements. Des messages aussi peu équivoques sont difficiles à manquer (et irrésistibles). C’est autre chose que d’être approché par un lapin dont l’histoire et le premier comportement prévoient, au mieux, une atténuation progressive du malaise.

Je décidai de répondre à ce qui était, j’en étais alors presque certaine, une invitation à une rencontre de près. J’étendis le bras pour le caresser, m’attendant toujours à moitié à ce qu’il détale. Il ne détala pas. Il resta assis calmement tandis que pour la première fois, je lissais sa soyeuse robe noire. Ses oreilles s’abaissèrent, puis ses paupières. En quelques minutes il fut en plein sommeil paradoxal, tressautant, cillant et tanguant vers tribord au point de s’éveiller quand il se redressa. À présent il allait sûrement partir en sautillant. Ce qu’il fit. Trois jours plus tard, il reprit son poste juste devant moi, exactement à mes pieds. Avant même que j’aie commencé à le caresser, son corps s’était détendu en position pré-Nirvana.

Une progression douce comparable s’établit dans l’amitié entre Cookie et Roo. Avec bien des pairs, une fois les étapes des présentations achevées, les progrès jusqu’à être inséparables sont rapides, la bascule de l’hostilité de façade à l’amour sans fin est spectaculaire. Avec Cookie et Roo, je m’émerveillai de ces gradations, en assistant à la pose des fondations de leur lien. La photographie par intervalles aurait montré le déploiement subtil de cette jolie relation : deux créatures se rapprochant physiquement au fil des semaines et des mois. Le côte à côte devint progressivement s’appuyer l’un contre l’autre. Puis l’angle de l’appui s’accentua, chaque degré pris aussi visible qu’un schéma. Pour compléter la proximité physique, la courbe du toilettage est achevée avec les compétitions de coups de nez, souvent pris à tort par les humains pour un comportement de soumission. En fait, le lapin qui a le nez au sol est le vainqueur. Cela se comprend si on réalise que le but est d’être Celui Qui Est Toiletté, non celui qui toilette.

Le calme et gentil petit Cookie s’est épanoui ici, donnant et recevant de l’amour de plusieurs admirateurs. C’est une joie d’être avec lui, et je suis reconnaissante de l’avoir sous notre toit. Et pourtant, quand je pense qu’une opération mineure et un peu de patience auraient pu lui permettre de rester avec sa famille précédente, il m’est rappelé, à nouveau, que l’éducation sauve encore davantage de vies que le sauvetage.

(*) Thumper vient de l’anglais to thump, et évoque un coup sourd. On peut le traduire par Frappeur, ou par Pan-Pan comme cela a été fait pour le lapin de Bambi de Walt Disney. (N.D.T.).

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Traduit de l'anglais par LewisLewisLewis pour Marguerite & Cie le 15 janvier 2009 avec l'aimable autorisation de la House Rabbit Society
D'après l'original "A New Friendship and a Lesson Learned" par Marinell Harriman disponible sur le site de la House Rabbit Society : http://www.rabbit.org/journal/4-7/friend.html
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